« Vous ne vous êtes jamais sentis en insécurité ? »

C’est LA question qui revient à chaque fois qu’on évoque la Turquie, l’Iran, le Pakistan ou l’Inde. Comme si ces destinations étaient synonymes de frayeurs, d’angoisses ou de mésaventures à répétition.

Et notre réponse, depuis plus de six ans sur les routes, a toujours été la même : non.
Au contraire, nous avons collectionné les thés offerts à l’ombre d’un arbre, les sourires échangés sur un marché, les invitations improvisées à dîner, les coups de main gratuits pour réparer une petite panne, les “Bienvenue” prononcés avec sincérité. Pas une seule fois, une seule, nous n’avons ressenti cette peur viscérale pour notre sécurité.

Et pourtant… ironie du sort, c’est en France que je me suis sentie en insécurité dernièrement.
Un individu qui tente de voler une trotinette juste devant l’entrée de la réception alors qu’il y a du monde autour. En toute décontraction. L’adrénaline qui explose dans les veines, et depuis, une vigilance qui s’est invitée dans nos gestes quotidiens. Un cas isolé ? Sans doute. Mais assez marquant pour me faire réfléchir à ce décalage immense entre nos craintes “avant de partir” et la réalité vécue, jour après jour, sur le terrain.

Perception vs réalité : ce qu’on craint, ce qu’on vit

Avant de partir, on nous avait largement mis en garde.
La Turquie ? “Instable.”
L’Iran ? “Dangereux.”
Le Pakistan ? “Inconscient.”
L’Inde ? “Pas sûr du tout, surtout avec des enfants.”

Et forcément, avant même d’avoir posé une roue sur ces terres, on se construit un scénario. On imagine des rues où il ne faut pas s’aventurer, des regards hostiles, des tensions palpables. On se dit qu’on devra être sur nos gardes en permanence, que la confiance sera un luxe rare.

La réalité ? Elle a été à l’exact opposé.
Dès nos premiers kilomètres hors d’Europe, on a découvert une hospitalité qu’on n’avait jamais connue. Des inconnus qui s’arrêtent juste pour nous offrir un melon ou une tasse de thé, des familles qui ouvrent leur maison, qui préparent un repas, qui offrent leur meilleur matelas aux enfants, des commerçants qui refusent d’être payés “parce que vous êtes nos invités ici”.

Alors bien sûr, comme partout dans le monde, il existe des situations à éviter, des quartiers moins rassurants, des contextes politiques tendus… Mais dans la vie quotidienne, dans les échanges de tous les jours, ce qui domine, c’est la bienveillance.

Et c’est là que le paradoxe devient frappant : les pays que l’on nous présentait comme risqués ont été, pour nous, synonymes de sécurité et de chaleur humaine. Pendant que, chez nous, dans un pays dit “sûr”, on ferme à triple tour et on hésite à laisser un sac sans surveillance cinq minutes.

Des expériences qui marquent : Iran et Inde

En septembre 2022, nous sommes entrés en Iran… juste après l’assassinat de Mahsa Amini. Le pays était sous tension, les manifestations enflaient, et les images relayées par les médias étrangers donnaient froid dans le dos. On aurait pu faire demi-tour, mais on a choisi d’y aller, en restant prudents.

Et tu sais quoi ? Jamais nous ne nous sommes sentis menacés par les Iraniens. Bien au contraire. Les gens nous arrêtaient dans la rue juste pour s’assurer qu’on allait bien, pour nous offrir un repas, pour nous dire “soyez prudents”. Nous avons vraiment fait la différence entre eux, habitants de ce pays, et leurs dirigeants. Les regards étaient parfois lourds de tristesse, mais toujours pleins de respect et de chaleur.

En Inde, l’histoire est différente, mais tout aussi révélatrice.
Après Jodhpur, on s’était installés dans le lit sec d’une rivière pour la nuit. Tranquilles, jusqu’à ce qu’une voiture arrive à minuit et que deux hommes frappent violemment à la porte. Yannick sort, on discute. Au début, ils disent qu’on ne peut pas rester, que c’est dangereux. Puis, quelques minutes plus tard, ils reviennent, plus insistants, l’un avec une barre de fer à la main, évoquant “la mafia”. Rien de très cohérent… On décide de partir.

Sur la route, on s’arrête près d’un parking, et cette fois, c’est une voiture de police qui arrive. On explique la situation, et les policiers, adorables, nous escortent jusqu’à une station-service où on pourra dormir en sécurité. Ce qui aurait pu être un mauvais souvenir s’est transformé en nouvelle preuve que l’hospitalité et la gentillesse dominent largement les exceptions.

En plus de six ans de vie nomade, ce sont nos seules vraies expériences d’insécurité en voyage. Et encore : elles sont à relativiser. Parce qu’au final, ni en Iran ni en Inde nous n’avons ressenti cette peur viscérale que, parfois, on connaît… chez nous.

Et la France dans tout ça ?

C’est paradoxal, mais c’est ici, en France, que j’ai ressenti pour la première fois cette insécurité physique et immédiate.
En fin d’après-midi, un homme a tenté de voler la trottinette électrique de nos amis, juste devant l’entrée de la réception alors que nous étions tous là — heureusement, nos amis ont eu des réflexes incroyables. Ce genre de moment où ton corps réagit avant ta tête : cœur qui s’emballe, mains qui tremblent, et cette alerte intérieure qui reste, même après coup.

Et ce n’est pas un cas isolé. Sur le camping où nous travaillons, il y a eu des vols. Une nuit, des individus se sont introduits sur le terrain et ont volé des objets a deux de nos clients. Ici, laisser un véhicule ou une porte ouverte est impensable. On ferme la porte, on vérifie deux fois, on garde un œil sur ses affaires.

Ce qui est fou, c’est que pendant des années en Asie, on ne se posait même pas la question. En Iran, en Inde, au Pakistan, en Turquie… dans toute l’Asie, on pouvait s’absenter en laissant le van ouvert (souvent parce qu’on oubliait), sans jamais avoir une mauvaise surprise. Et pourtant, dans l’imaginaire collectif, ces pays sont souvent perçus comme “dangereux”.

La vraie question que je me pose aujourd’hui, c’est : pourquoi est-ce qu’on se sent moins sereins “chez nous” qu’à des milliers de kilomètres, dans des pays que beaucoup considèrent comme risqués ?

Un constat qui bouscule les idées reçues

Voyager, c’est souvent confronter ce qu’on croit à ce qu’on vit vraiment.
Avant de partir, on nous avait mis en garde contre tant de choses : “Faites attention en Iran”, “L’Inde, c’est dangereux”, “Le Pakistan ? Vous êtes fous !”.
Et pourtant… sur place, nous avons trouvé de la gentillesse brute, des habitants qui veillaient sur nous, des invitations à dormir chez eux, des repas partagés, et un respect profond de notre sécurité.

Ce qu’on retient, c’est qu’il faut dissocier les politiques et les habitants. En Iran par exemple, nos inquiétudes allaient plutôt vers le régime, pas vers les Iraniens eux-mêmes — qui ont tout fait pour que nous nous sentions en sécurité. En Inde, l’incident près de Jodhpur reste un épisode isolé au milieu de centaines de rencontres incroyables.

À l’inverse, “chez nous”, en France, on se surprend à appliquer des règles de prudence que nous n’avons jamais adoptées ailleurs.
Est-ce que ça veut dire que la France est “plus dangereuse” ? Pas forcément. Mais cela montre que les impressions de sécurité ne sont pas toujours liées aux statistiques, mais à la façon dont on vit et perçoit notre environnement.

Et au fond, peut-être que la clé, c’est ça : rester vigilant partout, mais garder le cœur ouvert. Parce que si on part dans l’idée que “tout le monde est dangereux”, on ferme la porte à ces moments magiques qui font toute la beauté du voyage.

Vigilance, mais confiance

Ces six années sur les routes nous ont appris quelque chose de précieux : le monde est rempli de belles personnes.
Oui, il faut être prudent, évaluer les situations, savoir dire non et éviter les zones ou contextes à risque. Mais il ne faut pas que cette vigilance se transforme en peur permanente.

En Iran, en Inde, au Pakistan, en Turquie… partout où l’on nous avait prédit l’insécurité, nous avons surtout rencontré des regards bienveillants, des mains tendues et des sourires sincères. Et même dans l’épisode un peu tendu en Inde, l’histoire se termine avec des policiers serviables et rassurants.

Alors oui, il nous arrive de nous sentir moins sereins ici, en France, qu’à l’autre bout du monde. C’est un constat qui questionne, mais qui ne change pas l’essentiel : nous avons choisi de continuer à voyager, à faire confiance, à croire en la bonté humaine.

Parce qu’au fond, la sécurité, c’est aussi une affaire de posture intérieure : rester vigilant, mais ne jamais fermer la porte à la rencontre. C’est ce fragile équilibre qui nous permet de vivre cette vie nomade, riches des liens créés sur la route.

Et toi, as-tu déjà ressenti plus de sécurité ailleurs que “chez toi” ?